À l’endroit du vrai

Ce que les enfants savent déjà

Il y a des gestes qui laissent plus qu’une trace visible…

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Certains ouvrent une brèche — discrète, presque imperceptible — par laquelle tout le reste s’infiltre. Ce jour-là, quelque chose avait cédé. Pas seulement une vitre. Pas seulement le silence d’un enfant trop plein. Une fêlure fine, profonde, s’était dessinée dans ma manière d’habiter le monde. Rien de spectaculaire. Rien que l’on montre. Juste un passage nouveau entre ce que je ressentais avec violence et ce que je ne savais pas encore comprendre. C’est souvent ainsi que commence la connaissance. Par une fracture légère. Par un déplacement intérieur. Par l’obligation soudaine d’écouter ce qui, jusque-là, ne savait que cogner. Avec le recul, je comprends que ce n’était pas un accident isolé, mais un seuil. Un point précis où l’enfance cesse d’être seulement un refuge pour devenir un lieu de veille. Là où l’on ne se contente plus de vivre. Là où l’on commence à sentir que quelque chose doit être juste. Pour poursuivre, il me faut revenir à cet enfant.

Les marées d’un jour précieux

Les jeux dans les champs et les courses effrénées avaient forgé en moi une impatience à découvrir le monde…

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L’élan de la jeunesse, cette énergie physique et insatiable, me poussait toujours plus loin. Et lorsque le temps des vacances arrivait, c’était vers l’eau, vers l’océan et les marées, que mes pieds me conduisaient naturellement. Ce même souffle, cette même liberté, guidait mes pas hors de la ferme, vers des rivages inconnus et fascinants. Il y avait, dans mon enfance, des jours qui semblaient suspendus au-dessus du temps, comme des bulles de lumière dans une année de labeur. Chez nous, les vacances n’existaient presque pas : la ferme, les bêtes, les saisons, tout imposait son rythme. Alors, lorsque mon père annonçait que l’on prendrait une journée entière pour aller à la mer, c’était comme si l’univers nous offrait un répit, un souffle, une permission inattendue d’aller voir ailleurs. Ces journées-là étaient magiques avant même de commencer. Nous partions à l’aube, quand la nuit hésite encore à se retirer. Le coffre se remplissait dans le silence : jerricanes d’eau, sacs en jute, grands sacs en plastique, nappes solides, pain, pâté, fruits… Même la nourriture semblait avoir une saveur différente les jours où l’on quittait la ferme. Dans la voiture, ma mère gardait ce sourire discret mais lumineux, tandis que mon père prenait le volant avec l’assurance calme d’un homme qui s’accordait enfin un moment pour lui et pour nous.

Le chant des engrenages

Comme si l’âge et les responsabilités s’étaient donné la main, un rite invisible se préparait.

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Après les empilements laborieux dans la charrette, après les heures passées à piétiner dans la paille, mon père fit un geste lourd de sens : il m’offrit la moissonneuse-batteuse. Pas n’importe laquelle. Grande, imposante, presque féroce, un monstre d’acier aux lames acérées et au ventre plein de dents voraces. Et cette bête-là… il me confia le volant. Mais posséder les clés de la puissance ne suffisait pas. Il fallait encore apprendre à écouter la machine, à l’apprivoiser, parfois même à s’en méfier, comme on se méfie du feu, même quand il éclaire. Cette moissonneuse-batteuse, ce géant d’acier, m’était confiée comme un rite de passage. Une responsabilité que l’on n’accorde qu’après avoir vu plier sans jamais casser. Mais ce n’est pas parce qu’on grimpe dans le ventre du géant qu’on devient tout de suite son maître. Non. Il faut d’abord comprendre sa langue, son poids, ses silences. Il faut connaître la peur. Je me souviens d’un champ en pente douce, un après-midi brûlant. Le soleil frappait la tôle, faisait trembler l’horizon. Je moissonnais, concentré, presque apaisé par le rythme régulier de la barre de coupe, ce ronronnement grave qui finit par ressembler à une respiration.

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